Catherine klein expose en solo à la galerie » Xun Art Gallery  » à Shanghai du 14 juillet 2012 au 2 septembre 2012.

,    
¿ÂÀ¶µç×ÓÇë¼í

AUTOGRAPHE      

Il arrive que des peintres fassent paraître des mots ou des phrases sur leurs tableaux. Ce qui il y a fort longtemps a pu former des phylactères en rubans dans lesquels s’enveloppait par exemple la parole de l’ange à la Vierge, comme, parmi tant d’autres, chez Hans Suess von Kulmbach qui inscrit les initiales du début de la salutation :

pastedGraphic.pdf

Plus tard ces mots disparaissent, la peinture est résolument muette, elle revient en quelque sorte à son silence essentiel, dont l’avait un moment sortie  l’incarnation du Verbe…

Mais plus tard encore, ce n’est plus la parole, c’est l’écriture qui devient un motif pictural. Passant par-dessus des Bibles et d’autres livres représentés, ou des inscriptions comme le fameux « ET IN ARCADIA EGO » de Poussin, nous arrivons aux journaux parfois peints mais aussi souvent collés des cubistes, comme ici chez Braque :

pastedGraphic_1.pdf

Moins loin de nous, l’art dit « conceptuel » a donné lieu à des travaux entièrement formés d’écriture, tradition poursuivie par des artistes contemporains comme Marcelline  Delbecq (ici Ghost, 2007, où le spectateur peut lire un récit composé par l’artiste) :  L’écriture se manifeste ainsi de temps en temps dans la peinture, peu souvent sous la forme de textes, qu’il faut sans doute distinguer des mots isolés (comme ci-dessus chez Braque) ou des mots écrits à la main (par exemple de Twombly) et plus encore des calligraphies contemporaines inspirées – parfois dans leurs lieux de naissance – par les calligraphies arabe, indienne, chinoise ou japonaise ou bien approchant des possibilités de calligraphies occidentales.

Il suffira de ce rappel sommaire – qui ne prétend en rien traiter de la grande question des mots en peinture – pour introduire simplement ceci : avec le travail de Catherine Klein, on rencontre une donnée neuve : les textes, écrits par elle-même, ne sont pas vraiment donnés à lire.

L’artiste, en effet, écrit les textes qu’elle peint. Elle les écrit entièrement et elle ne peint sur ses toiles aucun texte autre que ceux qu’elle écrit. Mais elle ne substitue pas à la peinture une écriture, ni n’écrit en guise de peinture. Elle figure les lettres d’un texte, elle modèle le corps des caractères sans véritablement viser la lecture. Ce procédé permet de détourner le mot autographe pour désigner sa peinture. Non pas « autographe » au sens d’un document écrit par l’auteur lui-même (notion qui devient lentement obsolète avec les claviers dont nous nous servons) mais autographe au sens où c’est le texte du peintre lui-même, écrit par lui-même, qui devient peinture, laquelle reprend en elle, dans sa matière, ses teintes, ses surfaces, l’idée même de texte.

Les textes, elle ne les montre nulle part ailleurs que sur ses toiles. Elle ne les donne à lire d’aucune autre manière. Ils sont en quelque sorte immédiatement peinture, même si pour elle ils existent d’abord simplement écrits (à la main ou au clavier, peu nous importe). Ils ne disent ni ne racontent qu’à titre second, distant, fuyant.

Prenons un exemple parmi ceux dont la facture offre le plus de lisibilité :

Il est très manifeste qu’on discerne non seulement des lettres, mais des mots, et que pourtant reconnaître leur organisation en phrases exige un labeur qui le plus souvent découragera le spectateur. C’est à ce découragement qu’on reconnaîtra celui qu’il faut bien appeler le « regardeur » ou simplement le « visiteur » (on visite une exposition peut-être comme on visite une personne).

Plus ce découragement survient vite, plus juste est le rapport établi avec la toile. Car il sort aussitôt du découragement et entre dans une autre dimension que celle de l’attente d’un message, d’un sens. De ce fait, il n’est pas un découragement mais l’acceptation d’une règle du jeu, ou d’un défi, ou comme on voudra dire : ce que tu vois n’est pas à lire bien que ce soit entièrement écrit et donc offert à la lecture.

De quoi ça parle ? mais cela parle-t-il ?

Il n’est pas non plus interdit de lire. Mais c’est un travail considérable et qui en réalité rejoindrait, pour celui qui l’entreprendrait, la tâche harassante des archéologues qui déchiffrent des inscriptions afin de tenter d’en décrypter la langue.

Ici pourtant la langue est évidente, et sa typographie est ordinaire, même si sa disposition l’apparente aux manières des Anciens dont les inscriptions et même les manuscrits sur parchemin ou sur papyrus ignoraient la ponctuation (qui ne fut introduite qu’assez tardivement).

L’absence écrite de ponctuation (il faudrait vérifier si elle est constante chez Catherine Klein) renvoie à une lecture orale, qui trouve la scansion nécessaire. Est-ce à dire qu’on nous invite à déchiffrer à voix haute ? Allez savoir !

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’on nous renvoie à autre chose. Et cette autre chose se forme avant tout dans l’épaisseur, la consistance, la couleur, la brillance, la croûte, le modelé, le grain des caractères. C’est-à-dire dans la peinture : non pas dans l’art de la figuration picturale, mais dans le maniement des substances, des pâtes colorées et susceptibles de recevoir les empreintes, les types dont se compose une certaine fonte, c’est-à-dire la réalisation d’un dessin déterminé de l’alphabet.

Mais ce n’est pas non plus le renvoi à l’imprimerie qui peut nous éclairer – si du moins il s’agit d’être éclairé. La typographie n’est ici que l’occasion, voire le prétexte pour faire valoir une matérialité – variable selon les toiles, plus grasse ou plus rêche, plus en relief ou en creux – dont l’épaisseur, le toucher que nous sentons à distance, toute l’émergence croûteuse, laborieuse renvoient à la peinture la plus compacte, la plus dense, la plus lourde, chargée d’une épaisseur remontée du fond.

Cette matérialité est aux antipodes de la minceur immatérielle des lettres imprimées. Et pourtant, dit elle – elle, la peinture, elle, C.K., elle, la toile – ce sont des lettres, et ce sont des textes. Des textes écrits par la peintre pour être réécrits par la peinture. Que vient faire ici la peinture ?  Elle vient à la fois crypter les textes et les exhiber en tant que textes. Les exhibant cryptés, lisibles à peine déchiffrables, elle les rend à ce que tout texte indique à son extrémité : le dehors du texte.

Mais aussi à ceci : il n’y aurait pas de dehors du texte s’il n’y avait pas de texte pour tendre vers ce dehors, pour s’excrire lui-même en tant que dehors. Le texte ici s’autographie en tant que hors-texte en même temps que le hors-texte (l’auteur supposé, le monde, l’histoire, les affects…) s’autographie comme texte – texte illisible, illisible textuel.

Il y a longtemps le monde était représenté comme un grand livre. Aujourd’hui un texte peint – enrobé dans la peinture, sa pâte, sa couleur – autographie un monde incertain d’être monde, une douleur ou un dédain de ce qui serait intelligible, une sourde tension du sens sensible, une insistance, une inquiétude dont parfois se creuse, se taraude et parfois se boursoufle, parfois s’écaille la lourde pâte des mots. C’est elle, pour finir, qui remue sa propre substance, qui l’incise et la grêle, lui imprime coulures et glacis, teintes, pigments, grumeaux de signifiance.

Jean-Luc Nancy